Prérequis

31. On-prem vs cloud · 30. Open vs closed source — la régulation conditionne les choix de déploiement et de fournisseur, surtout pour les acteurs servant l’UE.

Notes liées

Le concept

L’EU AI Act (règlement (UE) 2024/1689) est entré en vigueur le 1er août 2024. C’est le premier cadre légal complet au monde sur l’IA. Il classe les systèmes par niveau de risque et impose des obligations proportionnées, avec une attention particulière aux GPAI (General-Purpose AI Models) — les LLM frontier en font partie.

Pour tout LLM mis sur le marché en UE — peu importe où il est entraîné ou hébergé — le Règlement s’applique. Conséquence directe pour le wiki : tout acteur qui shippe une feature LLM consommée par des users UE est dans le scope.

Classification des systèmes IA

Le Règlement classe par niveau de risque, du plus interdit au plus libre.

NiveauExemplesObligations
ProhibitedSocial scoring gouvernemental, manipulation cognitive, identification biométrique temps-réel dans espace public (sauf exceptions)Interdit. En vigueur depuis 2 fév. 2025.
High-riskRecrutement RH, scoring crédit, dispositifs médicaux, justice, infra critique, éducation, asylum/border controlCE marking, conformity assessment, documentation, monitoring post-marché. Pleinement applicable 2 août 2026.
Limited riskChatbot grand public, deepfakesTransparence (informer user qu’il parle à une IA, étiqueter contenu généré)
Minimal riskFiltres anti-spam, recommandation jeux vidéoCode de conduite volontaire

Le statut “high-risk” ne dépend pas du modèle utilisé, mais de l’usage : un même LLM peut être utilisé en assistance créative (minimal risk) ou en sélection candidats RH (high-risk) — le seuil légal est dans l’application.

GPAI : régime spécifique

À côté des classifications par usage, un régime parallèle s’applique aux modèles de fondation eux-mêmes : les GPAI.

Définition GPAI

Un GPAI est un modèle qui peut accomplir une grande variété de tâches distinctes et qui peut être intégré dans des systèmes en aval. En pratique : tout LLM frontier (Claude, GPT, Gemini, Llama, Mistral, Qwen, DeepSeek).

Deux niveaux GPAI

GPAI standard — tous les LLM frontier. GPAI avec risque systémique — modèles particulièrement capables, présumés dangereux par seuil de compute.

Le seuil de risque systémique : 10²⁵ FLOPs

Article 51 du Règlement : un GPAI est présumé présenter un risque systémique si son compute cumulé de training dépasse 10²⁵ FLOPs.

12 modèles connus dépassent ce seuil en 2025 (estimation), incluant : modèles frontier d’OpenAI, Google, Anthropic, Meta, Mistral. Le provider peut présenter des arguments pour démontrer que malgré le seuil, son modèle ne pose pas de risque systémique — mais la charge de la preuve est inversée.

Notification obligatoire : le provider doit notifier la Commission dans les 2 semaines dès qu’il prévoit raisonnablement d’atteindre le seuil.

Timeline

DateÉtapePublic concerné
1 août 2024Entrée en vigueurTexte adopté
2 fév 2025Pratiques interdites + AI literacyTous
2 août 2025Obligations GPAI applicables, gouvernance (AI Office)Providers GPAI
2 août 2026Pleinement applicable : high-risk, transparence, enforcement actifTous + enforcement Commission
2 août 2027Obligations high-risk pour produits déjà sur le marché (transitoire)Existing high-risk products

Le seuil critique pour l’écosystème LLM : 2 août 2026 — date à laquelle l’enforcement actif commence (formal requests for information, model recalls, administrative fines).

Obligations GPAI standard

Applicables depuis 2 août 2025 à tous les providers GPAI :

  1. Technical documentation — incluant training, testing, evaluation results. Mise à disposition du AI Office et national authorities sur demande.
  2. Information for downstream providers — capabilities, limitations, intended use, conditions d’usage.
  3. Copyright compliance policy — politique respectant la directive Copyright UE, notamment opt-outs des ayants droit (TDM Reservation).
  4. Public training data summary — résumé suffisamment détaillé du contenu utilisé pour le training.

L’effort de documentation est non-trivial : un provider Mistral, Meta ou OpenAI doit publier un training data summary exposant grossièrement les sources.

Obligations GPAI avec risque systémique

Stack additionnel applicable aux modèles > 10²⁵ FLOPs :

  1. Model evaluations — incluant adversarial testing (red teaming) documenté.
  2. Systemic risk assessment — identification et mitigation des risques.
  3. Serious incident reporting — au AI Office et autorités compétentes sans délai injustifié.
  4. Cybersecurity protection — état de l’art pour le modèle et l’infrastructure physique.

Ces obligations sont en plus de celles GPAI standard.

Sanctions

Fines possibles :

  • Pratiques interdites : jusqu’à €35M ou 7% du chiffre d’affaires mondial.
  • Non-conformité high-risk : jusqu’à €15M ou 3%.
  • Documentation et obligations GPAI : jusqu’à €15M ou 3%.
  • Faux/incomplete information aux autorités : jusqu’à €7.5M ou 1%.

Les fines sont calculées sur le chiffre d’affaires mondial — pas seulement UE. Pour un acteur frontier (OpenAI, Google) le risque réel est en milliards.

Postures des labs face à l’AI Act

Les positionnements publics divergent fortement.

Mistral — conformité native

Mistral, basé en France, se positionne comme naturellement aligné : data residency EU, training et serving en juridiction EU, transparence sur les modèles Apache 2.0. Le Règlement est traité comme un avantage compétitif vs OpenAI/Anthropic. Argument de vente enterprise (BNP, Armées, Schneider) : “vous êtes déjà compliant avec nous”.

Anthropic — Responsible Scaling Policy (RSP)

Anthropic publie depuis 2023 sa Responsible Scaling Policy : framework de safety levels (ASL-1 à ASL-4+) avec evals et mitigations associés. Position publique : volonté d’aller au-delà de la conformité, alignement avec l’esprit du Règlement. Constitutional AI et red teaming structuré sont des arguments naturels.

OpenAI — Preparedness Framework

OpenAI a un Preparedness Framework (déc. 2023) qui définit des seuils de capacité (cybersecurity, persuasion, model autonomy, CBRN) avec gating sur le déploiement. Tension publique avec l’EU sur certaines clauses (data residency, opt-out training). Lobby actif.

Google DeepMind — Frontier Safety Framework

Frontier Safety Framework (2024) similaire en structure, focus sur les capabilities critiques (autonomy, cyber, bio). Position alignée avec la conformité EU via Vertex AI EU data residency.

Meta / Llama — open weight tension

Position complexe : open weight implique que Meta n’a pas le contrôle aval (où Llama est déployé, comment, par qui). Lobby actif sur les obligations downstream providers vs upstream providers — Meta argumente qu’un provider open weight ne peut pas répondre des usages downstream.

DeepSeek / Qwen — chinois, scope ambigu

Modèles entraînés en Chine, déployés mondialement via API ou open weight. Quand consommés en UE, ils tombent dans le scope du Règlement — mais l’enforcement extraterritorial est complexe. Sujets de discussion ouverts dans la Commission.

Implications opérationnelles

Pour les providers GPAI

  • Equipe legal + safety dédiée.
  • Pipeline doc training data (sources, durée, compute, énergie).
  • Red teaming structuré documenté.
  • Processus incident report < 24h vers AI Office.
  • Pour les modèles > 10²⁵ FLOPs : cybersécurité renforcée (audits, pentests, supply chain).

Pour les downstream consumers (apps qui consomment un LLM)

  • Vérifier que le provider GPAI est conforme (sinon le risque remonte).
  • Si usage high-risk (RH, crédit, médical, justice…), implementer le full conformity assessment : risk management, data governance, technical doc, transparency, human oversight, accuracy/robustness/cybersecurity, post-market monitoring.
  • Transparency obligatoire pour limited risk : informer user qu’il parle à une IA.
  • CE marking pour high-risk, EU database registration.

Architecture induite

L’AI Act pousse vers :

  • Data residency UE pour minimiser les surprises (DPA, accords sous-traitance).
  • Open weight + on-prem pour les use cases sensibles (banque, santé, défense) — pousse Llama, Mistral, sovereign cloud.
  • Audit logs structurés (chaque inference loggée, métadonnées, justifications).
  • Eval golden sets documentés et versionnés.
  • Red team continue pour les usages sensibles ou les modèles frontier déployés.

Articulation avec autres réglementations

L’AI Act ne remplace pas les régulations existantes — il s’ajoute :

  • RGPD/GDPR — protection des données personnelles. Le LLM qui mémorise des données users tombe sous RGPD en plus de l’AI Act.
  • NIS2 — cybersecurity infrastructure critique.
  • DSA — Digital Services Act (plateformes, contenu).
  • DORA — Digital Operational Resilience Act (finance).
  • HDS (France) — Hébergeur de Données de Santé.
  • AI Liability Directive (en discussion) — régime de responsabilité civile.

Pour une banque française qui ship une feature LLM : AI Act + RGPD + DORA + ACPR + (potentiellement) HDS.

Pièges courants

  • Croire que open weight = exempt — non, l’AI Act vise le provider GPAI initial.
  • Croire que servir hors UE = exempt — si users UE, le scope s’applique.
  • Ne pas tracker le seuil 10²⁵ FLOPs — l’omettre c’est rater la notification 2 semaines.
  • Pas de chain of custody training data — impossible de produire le training data summary requis.
  • Confondre high-risk usage et frontier model — un GPT-4o (frontier) utilisé en chatbot FAQ n’est pas “high-risk”, un Llama 3.1 8B (non-frontier) utilisé en sélection CV l’est.
  • Pas de human oversight pour high-risk — obligation légale, pas une option produit.
  • Croire que “AI Act compliance” est un seul livrable — c’est une posture continue : doc, eval, monitoring, incident response.

Vocabulaire clé

EU AI Act, Règlement (UE) 2024/1689, GPAI (General-Purpose AI), systemic risk, Article 51, Article 55, seuil 10²⁵ FLOPs, prohibited practices, high-risk system, limited risk, conformity assessment, CE marking, EU AI Office, national competent authority, training data summary, TDM Reservation, Responsible Scaling Policy (Anthropic), Preparedness Framework (OpenAI), Frontier Safety Framework (Google), red teaming, serious incident report, RGPD/GDPR, NIS2, DSA, DORA, HDS, AI Liability Directive.

Synthèse

L’EU AI Act (Règlement (UE) 2024/1689, entré en vigueur 1 août 2024) classe les systèmes IA par niveau de risque (prohibited / high-risk / limited / minimal) et impose un régime parallèle aux GPAI (general-purpose AI models). Deux niveaux GPAI : standard (training data summary, technical documentation, copyright policy, info downstream) et avec risque systémique présumé au-delà de 10²⁵ FLOPs de compute training (12 modèles connus en 2025, dont les frontier OpenAI / Google / Anthropic / Meta / Mistral). Obligations additionnelles pour systemic risk : adversarial testing documenté, risk assessment, serious incident reporting, cybersecurity état de l’art. Timeline : obligations GPAI applicables depuis 2 août 2025, pleinement applicable et enforcement actif 2 août 2026, sanctions jusqu’à €35M ou 7% CA mondial. Postures labs : Mistral conformité native (avantage compétitif EU), Anthropic Responsible Scaling Policy, OpenAI Preparedness Framework (lobby actif), Google Frontier Safety Framework, Meta tension open weight upstream/downstream, DeepSeek/Qwen scope ambigu. Implications pratiques pour shippers UE : data residency UE, open weight + on-prem pour use cases sensibles, audit logs structurés, eval continu, red team. L’AI Act s’ajoute à RGPD / NIS2 / DSA / DORA / HDS — pas de substitution. Piège central : croire que “AI Act compliance” est un livrable unique, alors que c’est une posture continue de documentation, evaluation, monitoring et incident response.